accueildossier Jodorowsky

« La bande dessinée pour moi, c’est un art. Et c’est un art aussi grand que le cinéma, que le roman, que la peinture…

J’ai exactement la même admiration pour un grand dessinateur (parlons de Boucq, parlons de Moebius ou de tant d’autres avec lesquels je travaille) que pour un grand peintre comme Bacon par exemple. Ils ont pour moi la même valeur (dit-il avec une sorte d’intensité triste). Je ne crois pas que la bande dessinée soit simplement un boulot, un modus vivendi. J’ai toujours pensé que je faisais du roman dans la bande dessinée, à ma façon. Je comptais avec le temps pour qu’on puisse comprendre ce que j’étais en train de faire. Et je continue…

Quand j’ai commencé à faire L’Incal qui est ma première bande en Europe, Moebius faisait Blueberry et comme tous les dessinateurs, il faisait des séries qui ne finissaient jamais. On commence par un personnage et on le continue, on le continue, on le continue pendant trente ou quarante années. C’est toujours le même. Mais je me suis rendu compte que ça (du point de vue des romanciers, des écrivains) nous donnait des limites inconcevables parce qu’on ne pouvait jamais développer quelque chose de rond, de complexe. C’était toujours laissé ouvert pour continuer, continuer, continuer. Je me suis dit que j’allais faire des bandes dessinées en volumes de 44 pages mais en épisodes limités. L’Incal ça devait être 6 livres et pas plus, Alef Thau c’est 8 livres et pas plus, Le Lama Blanc c’est 6 livres et pas plus. J’ai été le premier à le faire. Après est sorti La Quête de l’Oiseau du Temps et la nouvelle génération, même les américains le font dans les comics. Tout le monde s’est rendu compte qu’il fallait limiter le nombre de pages, de volumes pour pouvoir arriver à une histoire complète. D’accord ? »

« Il y a une très forte tradition iconoclaste et contestataire dans la bande dessinée qui englobe tout ce qui touche la religion. Pour quelqu’un qui est contestataire, il y a une très forte désinformation sur tout ce qui touche l’esprit et il y a un amalgame qui est fait entre la moindre activité spirituelle et la religion. Sans parler des superstitions diverses comme l’astrologie, etc… Alors si en plus c’est relié au tarot ! »
En fait Jodorowsky est quelqu’un d’extrêmement rationaliste. J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi peu croyant. C’est ça le paradoxe. »


 

« La première fois que j’ai connu Jodo, c’est à travers La Montagne Sacrée.
Il y avait une chute qui m’avait beaucoup plu à l’époque, qui posait ce fameux problème de la réalité avec l’imaginaire, de la poursuite de la pureté, de la vérité… et qui me semblait tout à fait saine. En plus, c’était à une époque où beaucoup de gens se lançaient dans des sectes, dans une espèce de religiosité et lui posait ça de manière saine : « d’accord, la recherche de la vérité, d’accord la recherche de la pureté, mais, les mecs, faites attention, il y a de la réalité qui est là autour de vous et il ne faut surtout pas s’en déconnecter ».

Tout à coup, ce qu’il fait dans la bande dessinée, c’est l’inverse. Il plonge à fond dans la question qu’il posait et à contresens. Il plonge dans le panneau dans tous ses scénarios. Alors est-ce par besoin d’argent ? (rires) – est-ce qu’il le ressent vraiment , est-ce une partie profonde de lui ou est-ce qu’il est cynique ? »


 

« On pourrait lui demander par exemple s’il y a une correspondance entre ce qu’il fait dans ses conférences (le tarot, etc…) et son travail de scénariste. Ou plutôt que de lui demander s’il en a une, lui demander de la décrire. Comment il voit la correspondance.

« Pour moi, le tarot est un art comme la bande dessinée ou le cinéma. C’est un autre art, le tarot. Et les conférences, c’est encore un autre art qui est l’art de donner les conférences. Chaque conférence est comme une création artistique avec commencement, développement et fin. C’est un grand plaisir intellecto-théâtral. Mais faire le tarot et faire des conférences (qui aident les gens, mais au fond le but n’est pas d’aider les gens sinon plutôt le plaisir de faire ça) me développe à moi-même, développe mon esprit, m’ouvre des chemins, me donne des expériences, me donne des thèmes. Le tarot me fait comprendre mieux un langage graphique, symbolique. Alors, il m’enrichit. Tout ça rentre dans mon inconscient. Quand j’écris une bande dessinée, je l’écris comme un écrivain de bande dessinée et j’oublie ce monde là. Mais ça m’enrichit. Donc ça me donne des solutions techniques assez importantes. J’ai appris par exemple que quand je suis devant un problème de scénario où il y a une situation qui semble impossible à résoudre, grâce au tarot, j’ai appris à changer de point de vue très vite. Cette solution ne va pas ? … Alors je trouve une autre solution ! »