VICTOR V. PAR JAKOB H.

VICTOR V. PAR JAKOB H.

VICTOR V. LE GARÇON AUX YEUX DE LIBELLULE  

À l’occasion des 50 ans du Centre architectonique de la Fondation Vasarely, l’équipe BD-AIX multiplie les propositions et laisse carte blanche à l’artiste berlinois Jakob Hinrichs pour la création d’un récit BD explorant, entre fiction et réalité, la vie de l’artiste hongrois. Lors de sa venue à Aix-en-Provence, Jakob Hinrichs nous a confié les secrets de fabrication de cette fable graphique : de la toute nouvelle technique élaborée pour l’occasion en passant par ses inspirations naturalistes ou la révélation qu’a constitué pour lui la découverte de la Fondation créée par le plasticien. Propos recueillis par Clara Hébert en partenariat avec Flaix, le magazine culturel du Pays d’Aix.

Victor, le garçon aux yeux de libellule - extrait 6 ©Jakob Hinrichs

QUESTIONS-RÉPONSES AVEC JAKOB HINRICHS

Clara Hébert : Dans Victor V. le garçon aux yeux de libellule, tu as fait de Vasarely une sorte de super-héros à la Spider-Man. D’où te vient cette idée ? As-tu toi-même été mordu par une libellule ? 🙂

Jakob Hinrichs : Qui sait, peut-être ! Le point de départ de mon parcours artistique, c’est un petit étang où j’allais enfant chercher des choses dans l’eau – tout comme mon petit Victor dans cette histoire, quelle coïncidence ! La nature et sa créativité m’ont toujours beaucoup inspiré. Je ne sais pas si Vasarely a eu, enfant, cette vision de la nature ou si son inspiration d’artiste provenait davantage d’une approche mathématique. Mais quoi qu’il en soit, ses premières idées d’abstraction lui viennent des zèbres, donc de la nature. Au-delà du clin d’œil aux super-héros qui touche les plus jeunes, je voulais faire de Victor, un jeune garçon dont le super pouvoir serait de voir le monde avec un regard différent. Enfant, on regarde le monde avec des yeux émerveillés, pleins d’étonnement et de curiosité. Adulte, on a tendance à croire que nous voyons tous, le monde de la même manière, mais ce n’est pas vrai. Nous le voyons tous un peu différemment. Et c’est encore plus vrai pour Vasarely.

Victor, le garçon aux yeux de libellule - extrait 1 ©Jakob Hinrichs
Victor, le garçon aux yeux de libellule - extrait 1 ©Jakob Hinrichs

CH : D’où ce choix de la libellule qui, enfant, aurait mordu Victor ?

JH : Avec sa vision pixelisée, la libellule de l’étang en était une bonne métaphore, oui. Je me suis demandé comment je verrais le monde avec ces yeux. De plus, ce que j’aime chez les libellules, c’est qu’elles vivent de nombreuses années dans la vase des points d’eau. Leur vision est sombre, monochrome à ce moment-là, mais ensuite, pendant un court instant, lorsqu’elles émergent, tout devient si différent avec le ciel et toutes ces couleurs. J’ai pensé que pour le jeune Victor, ce serait un joli symbole de son éveil artistique et de l’idée d’illumination qui va l’amener à devenir le pionner de l’art optique.

Victor, le garçon aux yeux de libellule - extrait 7 ©Jakob Hinrichs

CH : Au-delà de la fiction, ton travail regorge de références sur la vie du plasticien. Comment as-tu imaginé l’histoire en tenant compte de ces éléments ?

JH : Pendant mes recherches, j’ai essayé de créer une sorte de parcours marquant certains moments clés de la vie de Vasarely, comme son premier dessin de zèbres ou sa création de l’alphabet plastique. J’ai ensuite relié ces moments clés à l’histoire sur la perception que je voulais raconter, en mettant aussi à profit mon intérêt pour la nature. J’ai, par exemple, lu quelque part que le prédateur a généralement une pupille ronde et la proie une pupille plus large pour mieux percevoir les mouvements, ou que les rayures du zèbre constituent un bon camouflage pour tromper la mouche tsé-tsé.

CH : À ce propos, le poster central est vraiment génial, mais pourquoi y voit-on un canard et un serpent au centre ? Est-ce un clin d’œil caché car je ne les ai pas vu apparaître ailleurs dans l’histoire ?

JH : En réalité, on voit des canards quand Victor arrive à l’étang ! J’ai simplement modifié leur apparence pour leur donner un côté plus comique. Quant au serpent, c’était purement visuel, car j’avais envie d’ajouter davantage de boucles à l’image pour que le lecteur puisse s’y perdre. Mais au sujet des canards, j’ai effectivement glissé un clin d’œil de geek de la nature dans le premier chapitre. L’un des canards dessinés est une espèce éteinte appelée canard à tête rose que l’on ne peut désormais que voir dans les muséums d’histoire naturelle. C’est donc aussi un hommage à cette créature disparue !

Victor, le garçon aux yeux de libellule - extrait 8 ©Jakob Hinrichs

CH : Dans le second chapitre, lorsque Victor visite le zoo, on peut lire un extrait du poème Der Panther de Rainer Maria Rilke. Pourquoi ce choix ?

JH : J’aime beaucoup ce poème car il évoque une certaine vision du monde. On y découvre une panthère en cage dont le regard est las en raison de sa condition. Je voulais aussi parler de la façon dont notre vision du monde évolue en fonction de notre environnement. De plus, l’histoire du poème se déroule au Jardin des Plantes à Paris, il s’agit donc d’une panthère française. Je trouvais stimulant d’imaginer que Victor Vasarely a pu voir la panthère de Rilke et éprouver le même sentiment que lui.

Victor, le garçon aux yeux de libellule - extrait 3 ©Jakob Hinrichs
Victor, le garçon aux yeux de libellule - extrait 3 ©Jakob Hinrichs

CH : Le chapitre 3 est un peu plus métaphysique. Tu y abordes l’histoire de l’art moderne et de l’abstraction à travers les peintres Magritte ou Malevitch. Tu parles même du Rubik’s Cube !

JH : Je suis passionné d’histoire de l’art et de ces ouvrages fondamentaux qui permettent de comprendre la perception de l’art contemporain lorsqu’il s’est détourné de la représentation du monde réel pour doter l’œuvre d’art d’une nouvelle signification. Je m’y réfère souvent lorsque je travaille. Pour le Rubik’s Cube, c’est un clin d’œil, car il se trouve que celui-ci est originaire de Hongrie. Je me suis dit qu’il devait donc bien y avoir un lien entre Vasarely et lui ! Pour les cases suivantes, j’avais aussi envie de parler du langage et de ses formes. J’ai hésité à donner plus de contexte, mais je me suis dit que ce n’était pas nécessaire. Toutes les cases représentent la lettre A. La première – cette sorte d’aigle – est un vrai hiéroglyphe qui signifie A. La case suivante représente une proto-lettre. Quand on la retourne, on remarque qu’il s’agit d’une des premières apparitions de notre lettre A contemporaine.

Victor, le garçon aux yeux de libellule - extrait 6 ©Jakob Hinrichs

CH : En parlant d’écriture, tu as d’ailleurs mis au point une technique de dessin tout à fait unique pour ce projet… Peux-tu nous en dire plus ?

JH : C’est une technique que je voulais essayer depuis longtemps et travailler sur Vasarely était l’occasion rêvée. Il s’agit d’une technique mécanique où j’utilise une machine à découper le vinyle – généralement employée pour la signalétique urbaine. À la place de l’outil de découpe, je place un stylo. Ainsi après avoir scanné et vectorisé mes esquisses, la machine en redessine géométriquement les contours de manière précise et répétitive. Elle développe en quelque sorte sa propre écriture à partir de mes dessins. Je scanne ensuite le résultat et réalise les retouches, modifications et couleurs numériquement. Ce qui est drôle, c’est qu’entre-temps la machine développe ses propres imperfections. Ce sont les petites traces d’encre que l’on voit à certains endroits du journal, comme sur la dernière de couverture. À l’heure de l’IA et de ses images trop parfaites, j’aurais bien sûr pu les effacer, mais j’ai choisi de les garder. Pour moi, ça reste primordial de voir la matérialité d’une création.

Victor, le garçon aux yeux de libellule - extrait 5 ©Jakob Hinrichs
Victor, le garçon aux yeux de libellule - extrait 5 ©Jakob Hinrichs

CH : L’ultime chapitre revient sur la création de la Fondation Vasarely dont l’architecture a été inspirée au plasticien par la forme hexagonale des ruches… Avant ce projet, étais-tu déjà familier du lieu ?

JH : C’est assez amusant, car mes deux parents sont architectes. Enfant, ils m’emmenaient dans les églises et tous les musées possibles, ce que je ne comprenais pas toujours à l’époque. Je connaissais Vasarely, mais pour être tout à fait honnête, c’était surtout grâce aux boutiques des musées où l’on trouvait des reproductions de ses illusions d’optique. Elles ne m’ont jamais vraiment intrigué, car je les trouvais plutôt décoratives. Quelques années plus tard, je suis enfin venu à Aix-en-Provence. J’ai découvert la Fondation Vasarely en passant de nuit… C’était un soir de pleine lune et cette image était vraiment saisissante, avec tous ces cercles, ceux de la façade et de la lune, et leurs reflets dans l’eau. Ça a été une sorte de révélation pour moi. Tout parlait le même langage, le bâtiment, les œuvres d’art… La Fondation est d’ailleurs l’un des rares musées qui m’ait vraiment marqué.

Victor, le garçon aux yeux de libellule - Jakob Hinrichs à la Fondation Vasarely ©BDAIX
Jakob Hinrichs : " J’aime les œuvres de très grand format, quand il y a un contraste avec son propre corps et un sentiment d'immersion. C’est génial de se perdre dans une œuvre. "

CH : Serait-ce un rêve pour toi de créer un lieu comme celui-ci, dans cette idée d’art total ou Gesamtkunstwerk*, comme vous dîtes en allemand ?

JH : C’est assez amusant, car mes deux parents sont architectes. Enfant, ils m’emmenaient dans les églises et tous les musées possibles, ce que je ne comprenais pas toujours à l’époque. Je connaissais Vasarely, mais pour être tout à fait honnête, c’était surtout grâce aux boutiques des musées où l’on trouvait des reproductions de ses illusions d’optique. Elles ne m’ont jamais vraiment intrigué, car je les trouvais plutôt décoratives. Quelques années plus tard, je suis enfin venu à Aix-en-Provence. J’ai découvert la Fondation Vasarely de nuit… C’était un soir de pleine lune et cette image était vraiment saisissante, avec tous ces cercles, ceux de la façade et de la lune, et leurs reflets dans l’eau. Ça a été une sorte de révélation pour moi. Tout parlait le même langage, le bâtiment, les œuvres d’art… La Fondation est d’ailleurs l’un des rares musées qui m’ait vraiment marqué.

* Apparu au XIXe siècle, l’œuvre d’art totale est un concept esthétique issu du romantisme allemand qui prône l’idée d’associer le spectateur et ses sens à l’œuvre, mais aussi plusieurs techniques, disciplines…, dans le but utopique de fusionner la vie et l’art.

Victor, le garçon aux yeux de libellule - police de caractère ©Jakob Hinrichs

CH : Dernière question… À présent que Victor V. le garçon aux yeux de libellule existe, est-ce qu’il y a d’autres aspects du travail de Vasarely que tu as envie d’aborder ou de développer ? 

JH : L’idée d’alphabet plastique comme ensemble de formes inventées par Vasarely pour fonctionner par répétition et permutation m’a vraiment intrigué. Beaucoup de ses œuvres les utilisent dans différents contextes libres de toute signification et il existe des millions de combinaisons possibles. J’ai d’ailleurs débuté le projet par une réflexion sur la typographie, car j’aimais beaucoup l’idée que la forme préexiste sur le sens. C’est pourquoi j’ai eu envie de créer mon propre alphabet graphique, avec l’idée que l’on voit d’abord les formes, puis les lettres et enfin la phrase. J’adorerais poursuivre la conception de cet alphabet sous la forme de police de caractères…

Durant l’été, Victor V. le garçon aux yeux de libellule est disponible gratuitement à la Fondation Vasarely ainsi qu’à l’Office de Tourisme d’Aix-en-Provence (dans la limite des stocks disponibles). Pour recevoir directement votre exemplaire à la maison, rendez-vous dans le Kiosque BD-AIX.